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Amours imaginaires

Je m’ennuie.
Je m’ennuie éperdument.
Mon ennui est tel qu’il remonte à l’enfance et peut-être même qu’il date d’avant cette trépidante époque où j’inventais mes personnages, où j’étais la dictatrice de ma rue, où j’étais à la fois enseignante, danseuse, mère et jeune amante, où j’étais l’élève et le modèle pour lesquels je ne trouvais aucune compatible incarnation. À travers les regards que j’inventais alors, je me savais celle que je voulais être.

D’aussi loin que je me souvienne, l’ennui m’a toujours habité. À certains moments de ma vie plus qu’à d’autres. Je dirais même qu’il lui est arrivé de me terrasser, violemment parfois, et je me souviens un soir, un autre soir où je ne me satisfaisais de rien et où j’ai enfin compris d’où nous venait cette expression débile : S’ennuyer à en mourir. L’expression ne me paraissait plus débile du tout.

Enfant, je m’ennuyais dans le bac à sable. Je m’ennuyais pré-pubère au sein du groupe d’amis que j’avais construit dans la rue autour de moi. Certains diront une lionne ou un soleil, mais ce n’est rien de tout ça, j’étais une dictatrice et, même en exerçant le semblant d’un plein contrôle, je m’ennuyais profondément. Je me suis ennuyée très tôt à l’école et je me demande plus d’une fois par semaine pourquoi je poursuis dans cette voie qui répète ses séances de mécontentement et accumule ses factures. Je me suis ennuyée à l’école et en cour de récré. Je me suis ennuyée à l’église et au chalet. Je m’ennuyais pendant la semaine et les weekends. Je m’ennuyais quand on me faisait l’amour et lorsqu’on me baisait. Je m’ennuyais en rendez-vous galants, en rencontres amicales, je m’ennuyais chez-moi, à l’autre bout du monde, je m’ennuyais dans des villes où je ne faisais que passer et dans les endroits peu nombreux où il m’est arrivé de me dire : Je suis ici pour rester. Je me suis ennuyée dans tes bras, je me suis ennuyée dans les siens, je me suis ennuyée assisse, debout, étendue sur une plage. Je me suis ennuyée dans des concerts, à des événements sportifs, dans de grands restaurants. Je me suis ennuyée en conversations, dans ma langue et celle d’un autre. Je me suis ennuyée seule et accompagnée.

J’essaie d’écrire au passé, car j’ai cette peur que j’ai toujours eue, celle de blesser autrui. Même du temps où j’étais cette dictatrice de la rue, du temps où je donnais des points « d’amitié » à mes amis de quartier, j’ai toujours eu peur de blesser. Si les copains osaient pleurer et qu’ils laissaient leurs larmes se déverser devant moi, ça m’affectait tellement que je leur faisais perdre des points pour m’avoir viré à l’envers. (Rires jaunes.)

Mon ennui se remémore lui-même un temps que je ne sais pas, un temps qui s’est oublié. Il n’est ni un lieu, ni un homme, ni même le beige mat que je vois en ces rues, sur le visage des filles et sur les moulures qui, je me rappelle, délimitent les murs de ton plafond. Tu ne me manques pas, enfin si, parfois. Alors je t’écris comme j’écris à tous ces morts, à tous ces gens que l’on m’a enlevés, à tous ces gens que la mort, la rupture ou la distance m’a prise. Croire que la vie vous prend, vous jette, ou vous laisse tomber, c’est peut-être là l’un des motifs les plus socialement acceptés pour le dire : Tu me manques lorsque tu n’es pas là.

Je m’ennuie alors j’aimerais apprendre à peindre. J’aimerais peindre et puis danser. J’aimerais peindre et puis danser et contempler les montagnes. Il n’y a que devant les montagnes où je ne me suis jamais ennuyée. Il n’y a qu’en dansant que l’ennui n’est pas venu.

Ça manque de montagnes par ici. Et de créativité aussi. En Norvège, il n’y a pas d’équivalent pour imagination. Je veux dire, il n’y a pas de mot, pas de définition, pas de traduction possible. Que fait-on lorsque le mot n’existe pas ? Je viens d’un lieu où il est possible de l’inventer.

À l’intérieur de moi, tout s’invente. Il m’arrive de me demander si ce monde dans lequel je vis, je ne l’ai pas créé. Cet ennui, je sais d’où il me vient. Ce sont mes amitiés imaginaires, ce sont elles qui me manquent, elles dont il s’agit et dont il s’agira peut-être toujours. C’est de ces amours-là dont je suis endeuillée.

***

Encore une fois, cette citation d’un auteur que je suis incapable de lire sans m’ennuyer à mourir.
« Certains philosophes disent que le monde extérieur n’existe pas et que c’est en nous-même que nous développons notre vie. » – Proust

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Filed under: Jelefaispourmoi

  1. rd
    28 ans et tu commence déja a te trouvé