Hier, on aurait pu croire à l’hiver. Le fond de l’air était froid et bien que les corps qui s’entassaient dans ce bar étaient chauds, on aurait pu croire que la neige reviendrait. On n’avait pas envie de se prendre la tête avec ça puisque l’ivresse nous avait fait oublier jusqu’à notre nom.
Qu’a-t-on à faire du temps qu’il fait quand on n’a que 20 ans et des poussières?
Que ferons-nous du temps lorsque la nuit ne sera plus?
Mes mots comme mon regard étaient vides. Mon rouge à lèvres se portait fort bien lui. En m’entendant répondre une connerie à un type bien, je me suis demandée s’il n’avait pas été préférable d’appliquer moins de rouge.
À quoi sert une belle bouche s’il n’en sort que des fadaises?
À un moment, je suis sortie fumer dans la ruelle derrière le bar. J’avais besoin de me poser la tête contre un mur de briques. J’avais besoin d’être seule. Cette solitude qui m’avait fait sortir de chez moi et m’avait fait descendre tous ces verres, j’avais besoin de la retrouver. Il y a des soirs comme ça.
Un gars est venu s’allumer un joint dans la ruelle. On s’est salués. Il s’est approché et m’a demandé si je lisais parfois.
Devant les inconnus, je préfère me la jouer conne. À chaque animal son moyen de défense.
J’ai répondu que non, que la lecture ce n’était pas trop mon truc.
C’est quoi ton truc? il m’a demandé.
Je lui ai dit que je ne savais pas. Il m’a posé une autre question, je crois. Je n’ai pas bien compris. J’étais complètement perdue. Mentir, je ne sais pas comment faire. Ça m’a jeté par terre. Je ne sais plus combien de temps je suis restée planté là. Là à me dire que sans les romans, sans Sagan, sans Sartre, sans Bret, sans Rimbaud, sans Laferrière, sans Ducharme, que sans leurs mots et les miens, que sans la lecture je n’avais rien.
Aucun savoir-faire.
Aucun repère.
Aucun truc.
Bien sûr j’ai un père, des grands frères, mais à quoi servent les hommes puisqu’ils finissent tous par mourir?
Les livres, eux, on a beau les brûler, ils renaissent de leurs cendres. N’est-ce pas Alexandre? La poésie, elle, elle peut bien nous faire chier, elle sera toujours plus puissante qu’une mélodie, plus pure qu’une musique et plus persistante qu’un ver d’oreille.
Enlevez-moi les mots, je ne suis rien. Retirez-moi le verbe, je ne suis plus.
Tu lis quoi? j’ai demandé.
Il n’était plus là. Ma cigarette s’était consumée.
Combien de temps suis-je restée dans cette ruelle?
Ce moment l’ai-je vécu?
Je suis retournée dans ce bar pour y prendre mes effets. J’ai vu l’homme avec qui je pensais passer la nuit passer ses bras autour de la taille d’une jolie blonde. Je les ai trouvés beaux, sincèrement. Je me suis assise, les ai regardés, ai récupéré mon sac, ai cherché mon rouge à lèvres, frénétiquement. Je m’en suis remise trois couches pour bien me la fermer, ai couru en talons hauts jusque chez moi, ai pris mon souffle en bas des escaliers, en haut aussi, me suis déshabillée, au complet, ai allumé une cigarette et puis j’ai lu.
J’ai lu parce que c’est mon truc.
Une fois mon roman terminé, un livre vraiment déprimant, j’ai pris les Poésies complètes de Nelligan, ai ouvert une page au hasard, la 100e, et j’ai lu :
« L’amour, sachez-le, tôt s’endort »
Et j’ai pensé à lui, à ce type bien sur la piste de danse avec une autre. Je me suis rappelée cette connerie que je lui avais dite plus tôt.
Devant les hommes que j’aime bien, je préfère me la jouer conne. À chaque animal son moyen de défense.
J’ai pensé que s’il avait été près de moi, que si nous étions rentrés ensemble, on ne se serait pas endormis tôt.
L’amertume, sachez-le, tard s’endort.
Bon sens que tu écris bien. Ne t’arrête jamais. Et puis, tu sais… Il y a aussi des gars qui se la joue con.
merci. merci beaucoup.
Une écriture qui ne peut que plaire. Une écriture de bel envergure…Que le fil se continu….
je ne sais qui vous êtes, je ne suis pas un dévoreur de roman, mais dès les premières lignes, je me suis retrouvé à la fin des mots, avec vous, dans vos images et vos parfums… merci!
C’est un très beau texte