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Je me suis fait cambrioler.

Je viens de passer chez toi. Je pense que tu t’es fait dévaliser. La porte arrière était déverrouillée et la fenêtre de ta chambre entrouverte.

Liée à ce message se trouvait une photo de ma chambre. Du moins, ce qu’elle en était. Des boîtes ouvertes évidées sur le lit, des masses de papier gisant sur le sol, des valises, elles aussi vidées de mes souvenirs, des bijoux de grand-mère, de l’alliance de mes parents, de…

Mon amour, dis-moi qu’ils n’ont pas pris mon disque dur ? Tu y es toujours ? Le vois-tu ? VOIS-TU LE DISQUE DUR QUELQUE PART ? IL ÉTAIT DANS LA BOÎTE…
Il n’y est pas… Je suis désolé Sabrina, il n’y est pas…

Certaines phrases doivent se maintenir en suspension afin que nous ne soyons pas en mesure de bien saisir ce qui nous arrive. Je me suis fait cambrioler. Je n’arrive pas à l’écrire sans que montent les larmes. Je me suis fait cambrioler. Je n’arrive pas à le dire sans goûter mes pleurs. On m’a volé et je ne pense qu’à mes textes, à ces mots perdus et à toutes ces heures travaillées. Je ne ressens ni peur ni haine, même s’il me semblerait tellement plus facile de détester, de jeter le blâme, d’en vouloir à quelqu’un, de renier ou de trahir à mon tour, mais je ne ressens pas ces choses-là. Je ne sais que pleurer. Je suis profondément triste et, ce que je ne m’explique pas, je me sens un peu sale.

Le viol d’intimité, je connais. Il m’est arrivé de le vivre plus d’une fois. On a lu mes journaux intimes lorsque j’étais très jeune et j’en garde d’inguérissables blessures. Je pense que si on avait pu, on m’aurait lu à mon insu avant même que je ne sache écrire. Je rentrais dans ma chambre et je le savais tout de suite, qu’on m’avait violé. Il ne suffit pas que les choses soient déplacées. Parfois, tout est intact, mais la trahison est de ces choses qui ne se camouflent que très mal, car elles laissent dans le regard des traces que j’ai très tôt apprises à voir.

Les blessures savent se reconnaître entre elles de manière bien plus distincte que ne le peuvent les joies. J’ai regardé une fois de plus la photo et je me suis rappelé la tête qu’avait fait le policier lorsqu’il avait vu l’état de ma voiture à laquelle on avait crevé les quatre pneumatiques. J’avais 17 ans et mon nom était lettré sur ma voiture en lettres fluorescentes. Il avait jeté un regard aux voitures intactes de mon frère et de mes parents situées aux côtés de la mienne dans l’entrée et étaient sortis de sa bouche les mots que je craignais :
C’est quelqu’un qui vous en veut Madame.
On ne dit pas ces choses-là à une jeune femme de 17 ans.

Sabrina, le policier dit que c’est quelqu’un qui te connaît.
On ne dit pas ces choses-là.
Dans le doute, on ferme sa gueule.

Peut-être suis-je encore trop émotive pour écrire ce texte, peut-être n’est-il pas prêt. Des idées folles pour quiconque n’est pas moi résonnent en mon socle. Je me dis qu’il faut écrire de plus bel et tout recommencer. Je me dis que ça ne peut plus attendre, que je ne peux plus risquer. Je ressens l’urgence. Je souhaite que s’arrête la maîtrise pour un temps. Tout ce qui me tient ensemble est l’écriture et je n’accepterai aucun acte de détachement à cet égard. Je me reconnais forte, intransigeante voire irrévérencieuse. Je me dis que si tout doit être mis en marge, ou sur pause, pour que commence enfin le véritable travail de ma vie, et bien il en sera ainsi.

J’en ai parlé à l’homme que j’aime et il a tenté de me raisonner. Demain, j’irais mieux. Demain, je verrais plus clair. Demain, je serais moins sensible. C’était intéressant. Plus il essayait de me rassurer, plus je savais. Plus je savais au fond de mon être comme à ce moment précis je disais juste et je pensais straightC’est parfois dans les moments où l’on se sent le plus incompris que l’on est au plus près de soi-même.

***
Psssst. Ce texte ne comprend pas de photo parce que l’acte est trop dégueulasse.

J’ai le coeur brisé.
Mon disque dur comprenait des textes que je n’ai plus, des souvenirs et outils d’écriture qui me sont désormais inaccessibles et irrécupérables. Je dis souvent que je n’ai rien, car je ne suis propriétaire d’aucun endroit et que tout ce que j’ai de plus précieux n’a de valeur que pour moi. Je ne suis pas certaine d’être capable du détachement que nécessite un tel lâcher-prise, ni même certaine que ce soit souhaitable.  

Pour terminer, je dois admettre ne pas y croire, mais si les textes pouvaient me revenir, d’une quelconque façon, anonyme, je tiens à dire que je n’entamerais aucune poursuite et en serais infiniment reconnaissante, sans haine ni heurt. 

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