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Ce sourire

J’avais les cheveux mouillés, une haleine de dentifrice et de douces cernes laissées là sans maquillage comme la preuve de temps plus difficiles et de la dureté de nos hivers. Je suis descendue de chez-moi dans mon vaste kimono de soie et j’ai passé la main dans mes cheveux et sur mes lèvres plus de dix fois sur moins de 100 mètres. J’ai poussé la porte – ou me l’a-t-on ouverte ? – et je me suis approchée du bar en demandant à l’homme qui s’y tenait derrière : Est-ce que je peux m’asseoir ?

– Je t’en prie, c’est fait pour…

J’aurais aimé qu’il me vouvoie. J’aurais préféré qu’il me dise : Mais je vous en prie, asseyez-vous. Mais bien sûr, asseyez-vous là, ici, devant moi. Ça ne sert à rien d’aller si loin. J’aurais aimé qu’il passe de l’autre côté du comptoir pour me pousser une chaise, m’indiquer laquelle, ne pas me laisser le choix. J’aurais aimé le savoir pour une fois, ne serait-ce qu’une fois, quand bien même ce serait dans ce bar de quartier pourri, j’aurais aimé en ces lieux savoir où me mettre. N’est-ce pas pour ça que les gens vont dans les bars ? Pour savoir où se mettre ? Pour l’instant d’une bière ou deux savoir quelle place leur revient après une journée où tout va de travers ou une enfance de merde ?

– Tu veux boire quoi ?
– Une bière foncée, mais légère. J’en boirai plus d’une…

 Je lui ai tendu ma carte de crédit.

– Pouvez-vous m’assurer que jamais on ne laissera ce verre se vider ?

Il a souri et ça m’a fait du bien. De toutes façons, mes drames n’ont jamais fait pleurer personne. Il n’y a eu, d’aussi loin que je me souvienne, que des gens heureux de me voir me faire larguer, me faire virer, me faire refuser un manuscrit, me voir me rompre ou me voir à quatre pattes, les genoux en sang, des ecchymoses sur les bras, d’être tombée à bicyclette ou de m’être fait taper dessus par ces hommes que j’appelais mes chéris à cette époque pas si lointaine où mes parents vivaient encore et où je leur présentais des types pas-comme-il-faut.

Ce sourire, c’était confortable. J’étais venue ici pour ça et je n’en savais rien. J’étais ici pour voir à travers le regard d’un autre mes effondrements.

Ce sourire derrière le bar, est-ce assez pour un début de roman ?

Marcelle.

Filed under: Jelefaispourmoi

  1. Caroline TRemblay
    Ça me plait beaucoup moi en tous cas!