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Darker

T’écrire. Mais pour te dire quoi ? Que comme tout le monde je souffre de la mort de Leonard Cohen ? Que pour moi aussi c’est une mort plus personnelle que celles d’autres artistes en lesquels je ne me reconnais pas ? Pour te dire que les élections présidentielles américaines me touchent plus que le Brexit ? Pour te dire que j’aimerais bien m’en foutre de la politique, que je préférerais croire aux systèmes qui nous surplombent et aux fils desquels tombent des marionnettes ? Je ne sais pas quoi te dire alors j’imagine qu’en ces temps-là, les gens forts arrivent à se taire.

Tu sais chez-moi, je n’avais pas vraiment le droit de parler à table. Ni dans ma chambre, maintenant que j’y pense. Je n’avais pas le droit de parler puisque ma sensibilité dérangeait. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette tristesse au fond du regard que personne ne pouvait supporter, que personne auprès de moi n’arrivait à tenir. Parce que personne ne me regardait, je me suis mise à pleurer et on a vite jugé mon moyen de défense comme l’arme des faibles, des trop sensibles, de ceux qui ne feront jamais rien de leur vie parce qu’ils braillent pendant que les gens forts, eux, réussissent. Eux résistent.

I better hold my tongue
I better take my place
Lift this glass of blood
Try to say the grace

Résilience. Je ne sais pas vraiment ce que le mot veut dire, car profondément j’ai oublié. L’oubli, la mémoire qui se perd en ses labyrinthes, la perte, l’absence. J’essaie d’oublier un passé où tout s’effondre, où les assiettes volent et où les gens se crient après pour ne pas s’entendre. Ne pas s’entendre, d’un coup qu’ils s’aimeraient. J’essaie d’oublier, mais l’écriture est le mécanisme de défense qui aura suivi les larmes et elle est de celles qui ravive tout, de celles sous laquelle le sol brûle et le socle tangue. Renaissance.

You want it darker de Leonard Cohen me berce depuis des semaines et, devant ce qui se passe, devant ce qui est, j’ai peur de mes attaques personnelles. Des attaques de poésie. J’ai peur de te faire livrer des fleurs, de te dire des choses que notre situation ne permet pas. J’ai peur de faire un pas vers l’autre, un pas vers toi. Et plus que tout, j’ai peur d’être réduite à cette vulnérabilité que certains matins j’ai su être dans tes bras.

Demain, j’irai à la poste et je t’enverrai une lettre écrite en français. Il y aura des mots pour faire tenir une vie entière, des mots pour se livrer, des mots pourquoi ? Si je le pouvais, je t’achèterais un piano, un piano très grand d’un bois très rare alors que je ne sais pas si tu saurais très bien en jouer. Je ne sais pas ce que tu saurais en faire. De toi, je ne sais rien. Je ne sais rien alors je ne t’aime pas. De toi, je me suis aimée et c’était bien la première fois. Près de toi, j’ai pu parler alors je n’ai rien dit. J’imagine que j’apprendrai.

Tu aurais pu être une femme, mais tu as été un homme. Tu aurais pu être un proche, un parent, un ami, mais tu as été un amant. Les rôles que jouent les gens. Ils entrent, performent et se retirent. Ce serait joli si je parlais du sexe et de ses va-et-vient, mais je n’en parle plus. Je mange. C’est étonnant ce qu’un petit corps peut se goinfrer pour que le temps passe, pour que le temps cesse, pour que la digestion nous endorme et pour que le ventre s’emplisse. Mais non, il ne s’agit ni du ventre ni de ce qui s’y trouve, mais de poésie, de tendresse. 

Le monde manque cruellement de romantisme et c’est un peu plus vrai aujourd’hui.
Je t’écris pour ne pas pleurer.

Out of the darker darkness comes the light…

Filed under: Jelefaispourmoi