J’étais assise au bar avec un parfait inconnu. Parfait, il me semblait. C’était un doctorant tout juste sorti du pavillon des sciences, tout juste rentré de Munich. Il était beau. Il était grand. Il s’appelait Nicolas. Nicolas avait fait le tour du monde, deux fois. Je l’ai entendu parlé trois langues durant la soirée et ce n’était pas pour m’impressionner. Il avait du génie et les détenteurs de cette rare capacité n’ont rien à faire d’épater, car ils ont dans la tête assez. Bref, il avait de l’assurance et une culture remarquable.
Rien ne me charme comme une grande culture.
Ça me déstabilise, m’enlève les mots de la bouche et les moyens des convenances.
Est-ce là le complexe d’une jeune femme de région s’étant réveillée trop tard? Je le crois. Est-ce là une guerre des sexes, un rapport de force ou une inversion des pouvoirs? Je n’en suis pas si sûre.
Toujours est-il, en présence de la grande C, je ne plie pas, mais me courbe. Ma tête dodeline, mes yeux s’agrandissent et mes pupilles se dilatent. C’est ça, en présence d’une culture forte, je suis high.
On a beaucoup parlé. Il m’a raconté les pays où je n’ai jamais mis les pieds, les universités que je n’ai pas fréquentées et les montagnes que je rêve de grimper. Je me sentais d’égal à égal avec un trentenaire brillant. On a débattu sur des projets de société, d’affaires publiques et thank god, on a omis la politique.
Il était tard. Je ne m’endormais pas. Il n’avait pas de bague. Ça m’a étonné. Ses amis étaient nuls. Ça m’a fait rire. Je ne pensais pas au sexe ni même au lendemain bien que j’avais mille trucs à accomplir, une mission personnelle à écrire.
Cette vie que l’on mène…
Il m’a offert de l’absinthe puis est parti aux toilettes. Je l’ai bu d’un coup, ai trouvé ça fort et ça m’a laissé un mauvais goût dans la bouche. Seule devant son copain qui lui aussi était seul, d’Artagnan étant parti fumer, je me suis présentée. Fred avait une drôle de tête, une tête d’imbécile. Pourtant il ne devait pas l’être puisqu’il occupait un poste important dans une banque importante. Il rentrait tout juste d’un congrès international important où il avait rencontré M. Important en compagnie de Mme Importante. On a bien beau dire qu’il n’y a pas d’importance à accorder au titre, on en fait tout un plat qu’on s’amuse à manger froid.
Enfin, Fred ou Frédéric s’est mis à parler de liberté et à dire des choses du genre «Bientôt j’aurai des enfants et je ne serai plus libre.» J’ai lâché un cri, un cri comme j’en pousse de très aigus. Je lui ai demandé quelle était l’image qu’il se faisait de la liberté. «Le voyage et l’argent.», il a dit. «Voyager avec beaucoup d’argent.»
Conneries valables. N’est-ce pas ça être libre? Pouvoir se la chanter comme on l’entend. À chacun sa définition après tout.
À toi la Jamaïque et 160 000 euros! À moi le souffle et une bouffée d’air frais!
On s’est obstinés longtemps. Je préférerais dire qu’on a échangé, que nous avons discuté, mais ce n’est pas le cas. Plus on parlait, plus il criait. Plus il élevait la voix, plus son âme semblait se rétrécir. De retour des chiottes et de la terrasse, les autres mousquetaires s’en sont mêlés. Leurs idées, de toutes manières préconçues, semblaient valoir bien plus que les miennes, de toutes manières changeantes, tellement ils s’emportaient.
J’en ai eu vite marre de ces hommes à grande culture, à gros salaire et à belle gueule. Je me suis levée en sourires et en clins d’oeil, ai prononcé un «mes chéris» puis j’ai foutu le camp sans même dire «aurevoir».
Croyez-moi, lorsqu’il y a quelque part la liberté au programme, il importe peu que les hommes soient beaux, téméraires ou trentenaires. On s’en fiche qu’ils soient riches, grands ou doctorants, car il vaudra toujours mieux avoir le souffle. Un souffle que ces types-là n’auront jamais.
Signé Fée Clochette qui est rentrée chez elle les joues rouges ce soir-là. Rouges et pleines, de grandes bouffées d’air frais!
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