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Ces fictions qu’il faut vivre

As social scientists we have long given too much weight to verbalizations at the expense of visualizations, to lan­guage at the expense of images. Lived experience, then, as thought and desire, as word and image, is the primary reality.
Bruner & Turner

Il faut tout annuler, on se verra une autre fois, demain peut-être. Oui je sais, j’ai dit la même chose hier, je suis désolée, mais je croyais qu’aujourd’hui serait plus facile. Je sais, la semaine dernière c’était la même histoire. Je suis désolée, je croyais sincèrement que ce matin serait moins abrupt. Je le croyais en m’endormant. Je me suis dit ce que je me dis à chaque fois lorsque les émotions prennent le dessus : This too shall pass. J’ai cru qu’au réveil les couleurs seraient moins vives, les bruits moins bruyants, le monde moins extravagant.

Note to self : Lorsque tu ne sais pas nommer les choses, parle du monde et personnalise-le. Invente. Invente-le et invente-lui des couleurs si les couleurs existantes ne conviennent pas. Il n’y a que ça qui compte. Il n’y a que les imaginaires qui restent en place et s’enfouissent quelque part. Il n’y a que la fiction qui est à l’abri. Paris inonde, mais mes poètes maudits sont intacts, souillés d’alcool certes, mais l’eau n’y changera rien.

L’hypersensibilité désigne une réalité que je connais bien. J’allais rejoindre des copains à la plage hier matin, j’avais le coeur léger et je souriais, dansant même un peu, m’accrochant au guidon de ma bicyclette et laissant mes cheveux au vent. Je ne sais pas ce que c’était, peut-être le vent lui-même, mais quelque chose a tourné et je me suis mise à pleurer. Les larmes glissaient toutes seules le long de mes joues, de mon cou et tombaient sur mes cuisses. J’ai continué à pédaler sans même ralentir ma course et je ne saurais dire de quelles émotions ces larmes émergeaient. J’ai failli rebrousser chemin, car on dit des larmes qu’il faut les cacher, qu’elles sont des signes de faiblesse, mais puisque je n’avais rien pour me parer, pas même mes verres fumés, j’ai fait ce que je fais rarement lorsque je pleure, j’ai laissé faire.

Arrivée à la plage, j’ai pris plus d’une heure pour écrire et je n’ai trouvé en mes mots aucun débordement. Tout en moi était calme et les larmes coulaient doucement. J’ai écrit ceci :

– Prends ma main et tentons de voir si l’on s’y rend.
– Se rendre où ?
– Quelque part n’importe où dans la même direction. Lâche ma main et, dis-moi, est-ce que l’on s’y rend toujours ?
– Où ?
– Au même endroit en empruntant des chemins différents. Tu sais, je m’en fiche complètement qu’on ne prenne pas les mêmes détours. Je crois aux retrouvailles, aux corps liés sans dépendance, à l’attachement sans trop de souffrance et à la distance troublante entre ces âmes qui se sont trouvées.
– Tu es tellement romantique!
– L’espoir fait vivre.

L’espoir fait vivre, mais il tue aussi, alors je prétends choisir mes histoires pour m’épargner, sachant qu’hypersensible comme je le suis, c’est perdu d’avance, qu’il me faut parfois tout annuler, prendre la journée pour écrire, écrire pour dire, écrire pour aimer. Je suis faite comme ça, d’intempéries. De tremblements de terre et d’inondations. De valses lentes and then the beat drops. Et s’il m’arrive de vivre une histoire que je place du côté de la fiction, s’il m’arrive de mêler mes mondes, de faire s’y frôler nos faits vécus, si j’accepte de vivre notre fiction en temps réel, c’est que j’ose imaginer la tournure de nos vies et des événements qui en sont faites et que j’ai espoir en ces chemins que l’on emprunte. 

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