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Interstice.

octobre 15th, 2011 · 2 Comments · Illusions/Idéalisations

Partout les gens meurent. Quand ce n’est pas d’ennui ce sont des bulles pas possibles avec des noms imprononçables qui se forment dans les têtes et éclatent ou des fils importants qui cassent ou vont péter près des coeurs. Plusieurs s’entre-tuent alors que d’autres sombrent dans un sommeil dont ils ne se réveilleront jamais pour nous dire s’il s’agissait d’un rêve ou d’un cauchemar.

Mon voisin s’est parachuté en bas d’une chaise et sa corde n’a pas rompu.

- Il est mort dans le ciel maman?

- Oui, ma chérie. Il voulait vivre dans les airs celui-là.

Je me souviens avoir trouvé ça beau et l’avoir trouvé pas mal courageux M. Richard et on en a plus jamais parlé.

Mon oncle s’est enterré vivant. Un truc de sable mouvant.

- Mononcle Gilles s’était bâti un fort.

- Un fort comme celui de moi et Julie?

- Oui, comme celui de Julie et toi, mais la neige était du sable et le fort s’est effondré…

Pour tout vous dire, je n’ai pas tout compris de ce que ma mère m’a dit parce qu’elle était émue par son histoire et du coup elle la racontait pas trop bien. Enfin, il est mort et c’est pour ça qu’on ne me l’a jamais présenté, mais on ne dit pas ça à un enfant. La fatalité frappe bien assez tôt, inutile de précipiter.

Le lendemain, j’étais dans le fort chez Julie. Je me souviens avoir eu une pensée pour lui. Brève, certes, car qu’est-ce que l’enfance peut bien faire des gens qu’elle n’a pas connu.

Grand-père a oublié mon nom puis celui de ses enfants, mais jamais celui de sa femme.

- Il meurt de quoi grand-père? j’ai demandé à ma mère en sortant de l’hôpital. Bien que jeune, je voyais bien de quoi il s’agissait.

-  Voyons ma chérie! Grand-père n’est pas mort, il a la maladie de l’oubli.

Je me souviens de lui tous les jours.

Partout les gens meurent. Ici, ailleurs. Les pâles, les couleurs. Les types biens, les crottés. Y en a qui tiennent plus longtemps. Ceux qui ont à boire et à manger ont plus de chance parce qu’ils sont nés là où il fallait, quoi que ça ne les empêche pas d’aller voir ailleurs.

Partout les gens meurent et à voir les dirigeants faire pousser des tours plus hautes et encore plus hautes en orgueil et les banques piler toujours plus et encore plus en profits et en vider d’autres et d’autres à crédits, on les croirait invincibles. Puis, un jour, c’est notre tour. On marche et le vent nous tape dans le dos et on se réveille contre quelqu’un et cet autre s’accroche à soi avec toutes ses lèvres dans toutes ses mains et par toutes ses cuisses et là on se sent Dieu en diable et on s’attache et ça y est on a peur de mourir.

Il y a ces orgasmes, ces fous rires, ces coups de foudre, ces pluies torrentielles, ces 200 km/h, ces nouveaux-nés, ces sommets à mille pieds.

Bref, il y a ces instants d’éternité d’une indicible légèreté, ces rares et seuls répits nous faisant oublier la mort.

Et pour le reste il y a la vie.

Et bien qu’elle soit parfois triste ou dure ou sage ou fragile ou frêle ou tiède ou taupe ou blême ou grave ou drabe ou sale, elle est la seule chose qui nous maintienne en vie.

Elle est cet interstice d’une inéluctable pesanteur.

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2 Comments so far ↓

  • Nicole

    On devrait plutôt dire aux enfants que c’est de la vie dont on doit se méfier et non de la mort.

  • Ben

    Je crois que de tous…c’est mon préféré!!
    SU-PERBE!
    Je me sens…je ne sais pas comment dire…émotif? peut-être…Vivant? sûrement…
    Bref, ton texte a provoqué quelque chose en moi!

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