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Kapatakan

Sentier Notre-Dame, Kapatakan
(Marche de Rivière-Éternité au Lac-Bouchette, itinéraire en neuf jours)

Jour 1
Lever 5 h 30.
Querelle avec mon père dans la voiture.
Passer prendre S. à Chicoutimi pour 6 h 00.
Chalet d’accueil fermé à Rivière-Éternité.
Montée de la Statue à 350 mètres d’altitude.
7,6 kilomètres l’aller-retour.
Acheter du bois.
Marcher jusqu’au terrain de camping en empruntant les sentiers.
En vouloir à mon rhume et à mon souffle court.

Garder le sourire alors qu’à l’intérieur il se rumine ce discours : Une semaine de vacances à Cuba, non ? Ben non, une semaine à marcher en moyenne 30 kilomètres par jour dans ma région natale.

Fjord est un mot d’origine norvégienne qui signifie vallée glaciaire envahie par la mer.

Raconter la querelle avec mon père, les discussions échangées avec S., les quelques marcheurs et marcheuses rencontrés sur la route, le sac qui déjà pèse trop lourd, le poids de mes jambes, ça ne me dit rien. J’ai envie d’apprécier les moments que m’offre la nature et de décrocher.

Jour 2
Lever 5 h 50.
29 kilomètres du Parc national du Fjord-du-Saguenay jusqu’à St-Félix-d’Otis.
Matin sous la pluie.
Après-midi sous le soleil.
Je suis fatiguée, mais il y a le bruit de la rivière.
Le feu est mort.
La fatigue descend dans mes jambes.
Le sac est lourd à porter.

Le voyage, la solitude… et j’ajouterais la marche. Je rêve de faire la Mongolie à pied, d’y parcourir les steppes. Je marche et chaque pas me renvoie à moi-même, à cet endroit que je crois quitter pour découvrir. Chaque pas m’éloigne et me rapproche de ce lieu « d’où je viens », qui, s’il est quelque part, n’est probablement que le reflet de mon état.

Jour 3
O Pod Solaire (Site de camping situé à St-Félix-d’Otis tenu par le propriétaire le plus gentil qui soit) jusqu’à La Baie (Gîte la Grange aux hiboux — La dame auprès de qui j’avais réservé un espace de camping a décidé de ne pas respecter notre engagement et il nous a fallu trouver un lieu pour dormir. Autrement dit, Fuck la tente qu’on traîne pour rien!)

S. était fatiguée aujourd’hui. Elle était en souffrance et je comprends sa peine à la vue de ses ampoules.

Une journée magnifiquement ensoleillée ainsi qu’une douce averse sur le dernier kilomètre.

– S., merci de faire les premiers jours avec moi. Merci d’être là. Je t’aime et je te découvre tellement forte et persévérante.
– Moi aussi je suis heureuse d’y être. Même si j’ai l’impression de mourir à chaque pas depuis ce midi. C’est du bonheur dans la souffrance.

Après 35 kilomètres, compter les pas jusqu’au bistrot où je m’installe pour boire une bière avec S. Je descends une Grolsch à 5% et je suis déjà cocktail! #CheapDate 

Au-dessus de nos têtes, les oiseaux s’en vont. On quitte la terrasse avec la fin du soleil et on s’installe au bar. Je commande un demi-litre de rouge. La tête me tourne. C’est incroyable de se dépenser autant et d’avoir si peu d’appétit. On partage deux entrées et on n’a plus faim. Je n’ai pas touché à Facebook ni Gmail depuis trois jours et ça suffit pour me sentir en vacances.

Pendant que S. est aux toilettes, je regarde autour de moi et j’aimerais qu’on m’aborde au bar. J’aimerais qu’on me fasse rire. Mais rire! Rire à en pleurer. Je ne demande que ça, un peu de charme et d’hilarité. Fais-moi rire comme il me faisait rire…

Jour 4
De La Baie à Chicoutimi.
Le rang St-Martin est le chemin le plus long et ennuyant de tout le trajet. J’en suis convaincue avant même d’avoir terminé tout le truc. S. a les pieds sur la chair. Elle pleure et marche en même temps. Elle endure, la pauvre chérie. 32 kilomètres. La fatigue me prend les émotions.

Jour 5
Journée la plus longue, de Chicoutimi au Lac Kénogami.
42 kilomètres.
J’ai cru que je ne verrais jamais le sommet du Mont-Fortin.
Je comprends pourquoi cette journée se fait — normalement — en deux jours.
Je suis arrêtée prendre un espresso au meilleur café de la région et j’y ai vu un homme qui me plaît bien et qui me plairait encore plus si ma vie était autre.

Ce soir, je dors chez les parents, je mange du gâteau et je vais voir la petite à mon frère, E.

Jour 6
Petite journée, car on a triché et que maman m’a fait sauver une partie du rang des Bâtisseurs. Je suis fatiguée quand même. J’ai rencontré G. sur la route, un homme d’une soixantaine d’années, ancien directeur d’école pour qui la retraite est l’occasion de faire les choses autrement. Nous avons décidé de faire un bout de chemin ensemble.

L’aubergiste où nous sommes arrêtés pour la nuit trouve ça drôle de nous voir partir ensemble. « Bon matin, les intergénérationnels! » J’ai eu envie de lui dire que plusieurs des gens que je considère comme mes amis les plus proches ont passé la cinquantaine, mais à quoi bon!

Jour 7
D’Hébertville jusqu’à Métabetchouan
Aujourd’hui, c’est 28 kilomètres et je prends conscience qu’il est pour moi beaucoup plus difficile d’accepter qu’on se joigne à ma route que de marcher seule.

J’ai fait la rencontre de T., une guérisseuse qui héberge les marcheurs. Lorsqu’elle m’a ouvert la porte, elle m’a regardé droit dans les yeux en disant « C’est pas tout le monde qui se laisse voir comme toi » et elle s’est mise à pleurer. J’ai braillé aussi. C’était un moment fort, un de ceux qui ne s’expliquent pas vraiment. T. m’a touchée. Elle a guéri mon talon qui commençait vraiment à me faire souffrir et elle avait le coeur si près des yeux, je me suis demandée si son mari récemment décédé avait su s’y perdre. Il faut beaucoup de profondeur pour regarder des gens qui ont une âme si vaste.

Quand on s’est retrouvées juste toutes les deux, T. m’a demandé si j’étais seule. Je lui ai dit que oui. Elle m’a demandé si j’avais eu un amant. Je lui ai dit que j’avais rencontré quelqu’un au Danemark et lorsqu’elle m’a demandé « Peut-il revenir ? », je n’ai pas su quoi répondre, j’ai regardé le plancher et je ne peux pas dire pourquoi à l’intérieur je prenais en feu.

Avant d’aller dormir, T. m’a dit de faire un voeu en me couchant dans son lit de cuivre et j’ai demandé une douce et merveilleuse histoire d’amour. Un grand truc parce que je suis prête pour ça.

C’est fou comme la douleur physique se raconte mal. Peut-être que c’est parce qu’on n’en a rien à foutre. J’ai une douleur lancinante au talon droit, un ligament étiré, ça m’a ralentit dans ma marche toute la journée, et je ne pense qu’à raconter cette dame qui m’a marquée. Comme je ne pense qu’à E. qui ne pense sans doute plus à moi.

J'ai rencontré G. sur la route, un homme d'une soixantaine d'années, ancien directeur d'école, pour qui la retraite est « l'occasion de faire les choses différemment ». On a décidé de faire un bout de chemin ensemble. L'aubergiste où nous sommes arrêtés pour la nuit trouve ça drôle de nous voir ensemble. « Bon matin, les intergénérationnels ! » J'ai eu envie de lui dire que plusieurs des gens que je considère comme mes meilleur.e.s ami.e.s ont passé la cinquantaine, mais à quoi bon. Aujourd'hui, c'est 28 kilomètres et je prends conscience qu'il est beaucoup plus difficile pour moi d'accepter qu'on se joigne à ma route que de marcher seule. À méditer. #Trekking #Rando #Marche #Saguenay #Kapatakan

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Jour 8
Aucune entrée 

(Je pourrais dire que j’ai mangé du spaghetti au sel et au poivre parce que j’étais trop épuisée pour me rendre au dépanneur et y acheter un repas décent. Je pourrais ajouter que le maire de St-André est venu m’accueillir sur la route et qu’il est très aimable — depuis 34 ans en fonction — et qu’il laisse les marcheurs dormir dans le chalet de la municipalité. Mais c’est tout.)

Jour 9
Arrivée après plus de 230 kilomètres.
Je me rends compte que la solitude n’est peut-être pas quelque chose que l’on doit forcer. Je suis partie dans l’idée d’être seule et je n’ai été seule au final qu’une demi-journée. G. s’est joint à moi et nous avons terminé la route ensemble. Je me suis demandée si je devais fixer mes « limites » et dire que je préférais terminer le sentier seule, mais sa présence ne m’importunait pas. Je pense encore qu’il est difficile d’être seule et que les gens se rassemblent parfois malgré eux.

Avec G., nous avons parlé des accommodements raisonnables aujourd’hui et il ne m’intéressait pas de débattre. Ou de non-débattre. Je me suis fermée lorsqu’il a dit que les femmes portant la burqa ne pouvaient pas le faire dans les institutions publiques, ne pouvaient pas enseigner aux enfants avec un voile devant les yeux. Je pense que c’est un problème complexe et que les femmes sont victimes d’exclusion sociale peu importe le regard qui se pose sur elles. Nous avions des opinions différentes et j’avais envie de les laisser être ce qu’elles étaient, des opinions. Je ne marche pas pour que les idées s’arrêtent.

Je me sens un peu triste maintenant que la randonnée est terminée alors que je croyais me sentir libérée. Je me demande si neuf jours c’était trop court, si j’avais préféré de l’expérience qu’elle soit physiquement plus intense, si je ressens un vertige devant l’inconnu de ne pas savoir quel sera mon prochain défi. Je me pose toutes ces questions en me répétant qu’il est encore trop tôt pour intégrer l’expérience.

There is nowhere to go but within.
(And perhaps this is already somewhere. Somewhere nice.)

J’ai allumé un lampion pour T. rencontrée sur la route, un pour ma mère et un pour S.

Jour suivant
Le plus difficile, c’est ce matin. J’en prendrais encore. La randonnée se termine ici et, malgré la douleur à mon talon droit — douleur à laquelle j’ai trouvé la cause d’ailleurs — j’aimerais marcher encore.

J’ai les joues enflammées, j’ai envie de marcher plus longtemps, plus longuement encore. Je ressens le besoin d’aller plus loin, d’aller au-delà de mes limites, mais la fin fait partie de l’expérience et mon post-mortem pourrait s’écrire ainsi : Il me faut apprendre à me satisfaire des expériences, apprendre à laisser aller, à laisser être, à vivre les nouveaux départs, apprendre à vivre avec les jours de pluie, les coups de soleil, les pieds qui souffrent, apprendre à me détacher de mes illusions et objets de désir.

Je termine le pèlerinage sur la terre de mes ancêtres, au Lac-Bouchette, là où est enterré Grand-père, là où a vécu pour une très grande partie de sa vie Grand-mère, là où papa a grandi, là où ma famille possède des terres, là où un jour je me construirai. J’ai pleuré sur tout le trajet où j’étais seule. Je me posais des questions difficiles à se poser et des réponses encore plus difficiles à entendre. Je me suis demandée si on pouvait m’aimer et, à chaque seconde, l’incertitude et la beauté refaisaient surface et je n’avais nulle part où aller, nulle part où me cacher. En arrivant au chalet familial, j’ai laissé tomber mon sac sur le balcon, je me suis dirigée vers le quai et j’ai soufflé HOME comme si j’avais enfin… comme si j’étais enfin… comme si c’était ça et qu’en me sachant ici chez-moi, mes voyages n’avaient plus en eux de fatalité.

À la vue de ce quai, j’ai compris que je pouvais désormais les entreprendre en douceur, mes voyages. Je peux aller où je veux. Et venir ici me ressourcer…

HOME.

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Filed under: Jelefaispourmoi

  1. Mylene Morin
    Inspirante Sabrina.
  2. Pauline/ St Eustache
    Bonjour Sabrina Tu as fais beaucoup de kilomètres par jour , tu es très courageuse et en forme. J'aime beaucoup ton récit, c'est très bien écrit Nous étions cinq amis à le faire en 11 jours à la fin du mois d'août et début septembre. Pour ma part moi j'ai trouvé le chemin assez difficile en montées et descentes à certains endroits et qu'il n'avait pas beaucoup de place pour se reposer les pieds à l'ombre. Moi aussi j'ai eu affaire aux mains de T pour un genou et le maire de St André est remarquable. Les gens de ce coin de pays sont très accueillants et sympathique Je te souhaite de continuer à rêver de longues randonnée car c'est la liberté et l'harmonie et le dépassement de soi et c'est merveilleux à vivre.
  3. Hélène Bédard
    Jeune et fougueuse! Profites bien de tous tes pas dans la vie...Je te souhaite que du bonheur et peut-être un petit coucou de E...