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Paris-Pluie

Ça prend du doute. Ça prend du culot. Il faut être gonflé, gonflé à bloc, puisque le doute essouffle et que le sentiment d’imposteur, s’il se pose en marge, n’est jamais bien loin. Il faut faire de la place à l’écriture et au romantisme. Il faut, si on ne sait pas aimer, tenter. Toute prise d’écriture doit être une tentative. À l’Amour. Ou à l’aveu. L’aveu d’un non-amour, d’une désolation.

Ce matin, il faisait gris. Il pleuvait à Paris. Ce doit être l’une de ces rares fois où l’on n’aurait pas tort de dire sur. Il pleut sur. Sur Paris. Sur vous. Sur moi. Quand il pleut, c’est toujours sur. Ou à l’intérieur. Enfin.

Il pleuvait partout et j’aurais aimé pleurer. Au souvenir de cet amant qui ne m’aime pas. À ces erreurs de parcours. À ces rendez-vous manqués. Pleurer une partie de mon enfance, puisque dans l’écriture on y retourne incessamment. On croit n’en avoir plus rien à foutre, avoir expurgé ce que l’on juge mieux de taire ou de garder pour plus tard, qu’elle ressurgit. Détour amer. Détour doux. Détour quand même.

J’aimerais dire que je me suis mise à écrire en fou comme les jours précédents dès le lever du jour, mais ce n’est pas vrai. Tout faux. Et comme je donne dans la fiction ces jours-ci, j’aurais droit de dire, mais je préfère encore ici dire vrai. Alors non, je n’ai pas eu envie d’écrire ce matin.

Je me suis touchée. L’écriture et la création vous chargent de désir et sans lui je ne serais pas celle que je suis. Il me semble que lorsque je marche, et ici je marche beaucoup, j’ai le mot sexe écrit dans le front. Les gens me dévisagent et les hommes me parlent, se détournent, et une fois on m’a suivi, comme affamé de quelque chose que je ne souhaite en rien provoquer, que je tente de cacher, mais qui reste là, collée à ma peau, à mon odeur, à mon sexe. Craving for intimacy. L’intimité qui se trouve sous les draps, mais pas qu’en ce lieu et que je ne trouve qu’auprès de très peu de personnes. Intimité, romance, partage d’angoisses. Et de rêves aussi.

J’aimerais dire que je n’ai fait qu’écrire, mais j’ai aussi lavé le plancher. J’aime écrire dans un endroit propre, rangé. Mon côté obsessionnel prend parfois le dessus. C’est une façon de dire à mon écriture qu’elle attendra, qu’elle ne me dicte rien, mais que c’est l’inverse. Je suis celle qui nomme. On se floue de tout. Je ne crois pas que ce soit vrai de tous les artistes. L’hygiène de vie, la propreté, la sobriété. J’imagine très mal Bukowski rédigé dans ce salon où je me trouve. D’abord, je ne le voudrais pas près de moi. Lorsque j’écris, je ne veux personne. Ou bien si, mais alors je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour les éloigner. Trop dangereux. Trop risqué. Trop de désir. Trop d’angoisses et de rêves qui y seraient attachés. Non, Bukowski, je l’imagine plutôt dans un endroit pourri, crasse et piles de vêtements et boules de poussières et de poils de bêtes entremêlés. Mais enfin, je ne sais pas pourquoi je parle de lui puisqu’il y a peu d’écrivains qui me laissent tant indifférente. Encore tout faux. Ils sont pluriels.

Je me suis touchée, j’ai lavé le plancher, j’ai écouté Nick Cave & the Bad Seeds me chanter sa mélancolie et j’ai presque lu 200 pages d’un roman d’Emmanuel Carrère. J’avais détesté Limonov dont je n’avais pas réussi à terminer la lecture. Je crois pourtant que l’écrivain, dans la vie, doit se rapprocher drôlement de son personnage. Enfin, pourquoi parler de lui aussi.

Je crois être venue ici pour plusieurs choses. La principale est de reprendre confiance en mon écriture, en mon rôle de chef d’orchestre ou de pantin, c’est selon les humeurs, selon les jours, selon le temps, selon la sensibilité du moment. Faire preuve de détachement à l’égard de ce qui se passe chez moi. Créer de la distance. M’éloigner. Vivre loin. Je connais mes thèmes. Être ici me permet de les raconter.

Paris-pluie, c’est aussi un temps pour écrire.
Aussi bien m’y mettre avant que la pluie ne cesse et que je n’aie pas su pleurer. 

Filed under: Jelefaispourmoi

  1. Très beau texte. J'ai bien aimé ton paragraphe "Sur Paris" qui m'a fait sourire.