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Regard sur beige et autres couleurs

– Alors Sabrina, la ville te plaît ?
Ce n’est pas bien compliqué, tout est beau ici. Tout est propre et en ordre. Tout est à sa place. Tellement que parfois ça me manque, le bordel de la ville, les klaxons, les sirènes et les trous de Montréal tout partout.

Tu sais ce que j’ai écrit dans mon carnet quand je suis débarquée en Inde ? Il était 22 h du soir à l’aéroport de Chennai, je débarquais sur un tapis de poussières aux couleurs criardes, couleurs que même à la noirceur j’apercevais déjà… Non mais je dis vraiment n’importe quoi ! L’Inde ne vous laisse pas la chance de vous apercevoir de quoi que ce soit. Vous n’y voyez rien. Elle vous happe, elle vous aveugle. L’Inde vous ramasse, vous traîne dans la boue, dans la mort, dans la pauvreté, dans la richesse, dans l’exubérance, dans ce que vous ne croyez même pas possible de regarder en face. Tu sais ce que j’ai écrit dans mon carnet en rentrant dans l’hôtel pourri où j’allais passer la nuit avant que le proprio ne s’essaie sur moi et que je me mette à me sentir sale même sous la douche ? J’ai écrit : Je suis née pour ces choses-là. J’ai écrit ça : Je suis née pour la merde et la poussière. Je suis née pour avoir la gueule près du sable. Parce qu’il y a les bêtes qui s’y endorment, mais il n’y a pas que ça. Il y a les gens aussi. Se rapprocher du sol est le meilleur moyen que je connaisse pour s’élever. Le seul, sans doute.

Le lendemain, j’ai acheté des oranges pour les distribuer aux enfants. Je n’écris pas ça pour avoir l’air charitable. Ça ne veut pas dire grand-chose, avoir l’air charitable. Le lendemain, en me rendant au marché pour aller y chercher des oranges, j’ai enjambé un amas de draps blancs pour prendre un short-cut et éviter la foule. Sur le chemin du retour, j’ai compris que les draps blancs cachaient un homme qui ne cachait plus rien. Il était mort.

Je ne sais pas du tout pourquoi j’écris sur l’Inde ce soir. Je ne sais pas pourquoi il m’arrive d’avoir besoin de raconter. D’où ça vient ça, le besoin de s’écrire ? Quelle question inintéressante, de toutes façons. Je voulais parler d’ici, de Copenhague et des beaux habits. J’ai les problèmes de mon environnement. En Inde, je cherchais les oranges. Ici, j’ai besoin de nouvelles chaussures et j’aimerais avoir un plus joli sac à main. Quelque chose de flashy qui me ressemble et qui me distinguerait de toutes ces femmes avec leur sac noir ou blond ou beige. Ce beige que je vois partout et qui voile bien souvent les couleurs véritables. Couleurs véritables, me voilà encore qui dis n’importe quoi. Je ne sais pas ce qu’on regarde lorsqu’on est en voyage. Je ne sais pas si j’y vois plus clair, plus embrouillé, mais je vous assure que j’essaie d’y voir.

J’ai couru 21 kilomètres ce matin. Je me sens bien. J’ai les jambes lourdes et fatiguées. J’ai la tête légère et pour une de ces rares fois, je la laisse tranquille. Je la laisse vaciller. Cela fait sept jours que je ne me suis pas tirée les cheveux. Je ne me souviens pas avoir déjà écrit ça. Je ne parle pas souvent de trichotillomanie, car à chaque fois, j’ose espérer que c’est derrière moi. J’ai faim. J’ai envie qu’un homme me prenne dans ses bras, alors je tente des vidéos porno pour me lasser après trois-quatre minutes et me recentrer. Se recentrer, visualiser, voir pour soi. J’arrive du cinéma où j’ai vu un film magnifique et important, The Danish Girl. Den Danske Pige. J’allais écrire un film important pour le mouvement Trans, mais c’est bien plus que ça. C’est un de ces films qui ouvrent l’esprit et c’est ce dont on a le plus besoin. Tout le monde. S’OUVRIR. Si je devais crier quelque chose, ce serait ça :  OUVRE-TOI.

Toujours et plus et encore et plus fort et un autre effort pour voir si tu y arrives. Je me parle, bien sûr. Je me gueule toujours dessus avant de parler gentiment à autrui. Je me le répète. Je suis ici pour ça. Je ne parle pas de l’Inde, ni de sa poussière ou du Danemark. Montréal, je m’en fous un peu pour l’instant. Non, je parle du regard. Je parle du regard qu’on pose sur les choses, sur les autres et sur soi. Je le veux grand ouvert.

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