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separate existence.

« Life changes fast. Life changes in the instant. You sit down to dinner and life as you know it ends. »
Joan Didion

Faudrait-il plus d’ordre dans ce cahier ? Faudrait-il, avant de prendre le crayon, tout rassembler ? Faire le lit, la lessive, empiler la vaisselle sale, ranger les ustensiles, faire de l’espace, faire le vide ? Est-ce que je ne mène pas ma vie à l’image de ce qui se trouve ici ? Puisqu’enfin on ne s’y retrouve pas ; les dates, les heures, le cours des jours qui se fout bien de savoir quel jour on est, le temps qui fait à l’extérieur ou de savoir avec qui ce soir on baisera. Rien ne se succède. Mon écriture, elle, s’en fiche, mais il y a nos moi qui souffrent, qui se font la gueule, qui souhaitent s’endormir tout serrés alors que loin devant nos corps ont déserté.

Une vie entre les pages, ratures et bifurcations.
Can someone breathe through this ?

Une collègue s’est enlevée la vie la semaine dernière. La semaine dernière. Mon écriture s’en fiche de ces choses-là, mais je l’écris quand même : La semaine dernière. Comme un ancrage. Comme s’il me fallait marquer le temps. Comme si le point final ici me rassurait. Je l’écris pour qu’on s’en souvienne, pour que collectivement nous l’ayons d’inscrit quelque part. Une fin tragique ne devrait pas être une fin en soi. Il faudrait qu’on y trouve quelque chose à faire, quelque chose à voir ou à entendre puisqu’il n’y a rien à dire. Il faudrait que ça résonne au-delà des pleurs, des cris et des accolades.

in·di·vid·u·al·i·ty
separate existence.
Individuellement, on est impuissants.

Qu’en est-il du groupe ? Est-ce que c’est pareil ? Qu’en est-il de ce qui nous lie, nous agite, nous meut ? Qu’est-ce qui nous pousse au centre-ville ou au centre commercial un 23 décembre ? Au liquor store le 24 ? J’ai peur d’être un mouton et de crever en broutant l’herbe. La vérité c’est que ça m’écœure de me savoir mouton et de devoir manger quand même. Tout comme ça me dégoûte de savoir ce que je suis en train de faire. De me savoir en train de bloguer alors que le blogue je n’y crois plus. Mais ce qui m’écœure le plus, c’est de me buter à la forme sans savoir vraiment m’en foutre. Il en est de même des dates. J’ai noté la première fois que nous nous sommes embrassés. La première fois où on a fait l’amour. La dernière fois aussi.

La vérité c’est que je rêve du chaos, mais que je ne le tolère pas. Je n’ai fait ni mon lit ni la lessive avant d’entamer ce billet et ça me ronge. La droiture, le comme-il-faut, les il-faudra ou voilà-ce-qu-il-nous-reste-à-faire. Qui peut prétendre être un artiste lorsqu’avalé par un conformisme si grand ?

Mais il en est ainsi de l’écriture : ça monte, ça monte, ça monte et ça vous bouffe ! Ça vous déchire de l’intérieur tant que vous n’y êtes pas. Et du jour au lendemain, il n’y a plus rien qui s’écrit et vous êtes là à oublier l’état dans lequel ça vous a mis la dernière fois. Alors vous recommencez à inscrire les dates comme si ça comptait.

Mais il n’y en a pas de fin, de limitation. Il y a ma fatigue, mais au-delà d’elle les choses s’écrivent sans que je n’y puise ni que je n’y puisse rien.

Le bilan de l’année, c’est pour moi chaque année le même. Écrire sans se soucier de la forme. Se donner l’illusion de la liberté. Aimer. Jouir. Perdre le fil. Être vulnérable. Ne pas noter les dates. Ne faire qu’écrire.

22 décembre 2017.

Filed under: Jelefaispourmoi