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Terre de glace

Il y a des gens qui sont obligés de changer souvent d’état, de porter toutes sortes de vêtements et je suis de ceux-là, mon cher.
Hermann Hesse

16 juin, terre de glace

Il est 4 h du mat et j’ai pris froid. Je ne trouve plus sommeil, alors je m’improvise une résidence d’écriture dans la van entourée de moutons à l’allure aussi sale que mes cheveux après cinq jours sans douche. Je cherche à nous raconter, à documenter le roadtrip, mais peu de mots montent jusqu’à moi. Que dire des montagnes lorsqu’elles sont plus grandes que les gens qui les regardent ? Que dire des couleurs lorsqu’elles ne se disent rien, qu’elles se contrastent, se boudent, se mêlent et se réconcilient dans une querelle de rouge, de gris, de vert et d’un noir si noir qu’il est pourpre ?

Je ne comprends rien aux paysages ici. Je suis en Islande depuis plus d’une semaine et ce qui défile sous mes yeux dépasse mon entendement. J’ai envie de dire que c’est tout aussi bien, que comprendre n’est pas ce que je préfère et que la beauté de ce défilement incertain est telle qu’elle frappe l’imaginaire et qu’on en vient à se dire que ce ne pourrait être autrement. J’ai envie de dire que bien que je ne compte plus les pays visités ni les villes où j’ai dormi, le monde ne cesse de m’étonner. Il me surprend dans tous ces détours. Je me dis parfois que je suis faite pour ça, le voyage et l’émerveillement. Que je suis faite pour ces êtres et ces lieux qui le composent, de passage tout comme moi. Faite pour ce sensationnalisme qui fait du monde ce qu’il est, un univers insaisissable, imprenable, mistaken.

Les paysages se succèdent dans une suite des choses qui ne ressemble à rien, rien de ce qui ne m’ait été de voir. Les tableaux et la température changent d’une heure à l’autre. Tout change tant, sur 100 kilomètres, qu’on n’arrive à ne rien saisir, à ne rien retenir et, puisqu’il semble difficile de s’adapter, à un moment, on laisse tomber. C’est peut-être une métaphore pour tant de vies. À un moment, on laisse faire. On se dit : Et puis tant pis !

Je lâche prise. Les photos ne rendent pas justice à l’immensité du territoire, les mots ne font qu’énoncer la diversité sans expliquer les richesses naturelles et je doute qu’à me lire l’on arrive à ressentir ce que je ressens moi-même. Je crois de l’Islande qu’on ne peut pas la vivre sans la voir. Alors à quoi bon l’écrire ? C’est toujours ce que je veux dire lorsque je me mets à parler voyage. Allez-y ! Allez voir ! ALLEZ-Y POUR VOIR ! Vous n’en reviendrez pas. Du moins c’est ce que je crois et possiblement ce que je crois de plus profondément, qu’on ne part pas pour revenir. Pas plus qu’on ne part pour rester. On part, c’est tout. Et c’est vrai de tous mes départs.

Depuis que j’ai quitté Copenhague, je ne pense qu’à ça, à la distance et aux heures qui s’accumulent entre nos corps. Je ne pense qu’à toi et il m’est vertigineux d’être en ce lieu de cascades, de montagnes, de glaciers, de sols volcaniques, de sols vaseux, de sols fermes et de songer à quelqu’un qui n’y est pas. Devant tant de sols et de ciels différents, je perds pied. Et puis tant pis !

White Nights, c’est 24 heures d’ensoleillement. 24 heures d’un soleil parfois sous ses nuages que je ne traduirais pas par Nuits Blanches donc que je ne traduirai pas. Et puisque le soleil ne se lève ni ne se retire, j’imagine que je devrais y apprendre quelque chose. J’imagine qu’il me faudrait en tirer une certaine leçon, de ces états prolongés. Je disais plus haut que comprendre n’est pas la chose que je préfère, mais alors qu’est-ce qui m’arrive ? Comment se fait-il que je cherche une raison à la lumière ?

Il y a 300 000 Islandais sur leur île et nous n’en rencontrerons aucun. Il faut bien s’y faire, il faut bien l’accepter, le roadtrip est un séjour particulier. On défile, on clique ici et là sur nos appareils photo et téléphones cellulaires, on part avec ou sans carte géographique, pour nous ce sera sans, et l’on tente de se retrouver en terres inconnues là où nos repères sont ceux que nous croyons « universels ». Nous ne connaissons pas la langue et ne l’apprendrons pas. Nous saluerons poliment les gens croisés au hasard avec les quelques mots hardiment prononcés, maltraités sans doute, et ferons de notre mieux pour les remercier et pour exprimer l’ingrate gratitude des gens qui ne sont pas là pour rester.

J’imagine que ça va. J’imagine que c’est ok. J’ose croire de ces vues qu’elles m’éblouissent pour me couper le souffle et j’ose croire qu’elles défilent pour me faire savoir une fois de plus, une fois encore, une fois de trop, que je ne dois pas retenir, mais laisser filer. Qu’il me faut laisser faire, laisser être. Mais puisqu’une part de cette voyageuse romantique que je suis prétend encore pouvoir y changer quelque chose et que j’en ai plus qu’assez de ne faire que passer, assez de constamment absorber et partir, prendre et jeter, j’ai envie de te le demander : Seras-tu de mon prochain départ ?
J’ai 28 ans et je suis fatiguée.

IMG_6928Merci à mon amie, une partenaire de voyage de rêve d’avoir capté ce moment magique. 

Filed under: Jelefaispourmoi