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Trentenaire-Tough

Il y a l’orage ce matin. Il se fait des bruits de tremblements de terre dans l’appartement. Le ciel s’invite et se fraie un chemin jusqu’à la cuisine. Il faut dire ces choses-là sans quoi on a l’impression que la vie passe et qu’on se loge en-dehors d’elle alors qu’il n’y a rien de plus faux.

Il me faudrait faire le ménage comme la fille d’en face qui s’agite au troisième, mais je n’ai rien de cette fille, ni son énergie ni très envie d’être ici et être plus confortable chez-soi ça voudrait dire ne plus vouloir partir, ça voudrait dire enfin être bien quelque part.

Pendant les trente dernières années ce fut ça. S’épuiser, perdre le goût – de vivre, d’aimer, du travail et de tout ce que vous voudrez – s’en écoeurer raide et vouloir tout quitter. Le faire quelque fois. Vider l’appartement, vendre tout sauf les livres et quelques babioles – toujours des trucs venus d’ailleurs – dire au copain qu’on étouffe, qu’on n’en peut plus et que de toutes façons on ne sait pas si le couple c’est assez solide pour deux avec moi dedans, remettre sa lettre de démission, chez certains employeurs cette étape se faisait même sans lettre, dire merci, dire je suis désolée.

Dire merci. Merci. Merci pour la chance, pour l’essai qu’on s’est donné, dire peut-être on aurait pu construire quelque chose, mais merci quand même. Ce sera ailleurs, une autre fois ou avec un autre. Merci, au revoir, je t’en prie, ne pleure pas, merci pour tout, merci pour toi. Pleurer abondamment, croire que sous les larmes notre visage s’affaissera.

Être désolée. Désolée du sort. De ne pas savoir, car c’est ça et ça y est ; on ne sait pas. Ce qui ne nous suffit pas et ne nous a jamais suffit.

C’est de l’ordre du classique et du manque d’originalité, mais il se trouve très certainement en filigrane une quête identitaire. De la crise s’ensuit l’exil. Toujours. Trente ans que je fais ça. Mourir dans la forme où je me connais, mais ne me reconnais plus pour ensuite me retrouver. Certains diront renaître. Autre cliché. Du pareil au même.

J’ai trente ans. J’ai réservé un vol pour la Tunisie. Moins pour ses plages que pour cette raison bancale, je n’ai encore à ce jour jamais mis les pieds en Afrique. Le Maghreb. Allons-y à l’américaine, le Grand-Moyen-Orient ! Je suis attirée par l’orientalisme. C’était bien avant ma lecture de Saïd. Je veux vivre, mourir, renaître. Revivre, réentendre, revoir. Le muezzin. La peur. Les marchés. La médina. Le regard qui dérange. Les hommes. Les femmes. Les voiles. Les têtes dénuées de ce voile dont on dit tant de choses, on ne dit rien. Je me veux seule et nue dans une chambre d’hôtel. Je veux me toucher sans désir, rien pour moi-même que cet état des choses. L’exil. Si court, il passe. Mais nous aussi bordel, je ne cesse de me le répéter. On y est pour rien. Ici. On passe. On aime. On n’aime plus. On s’enthousiasme, on s’excite, câlice qu’on trouve la vie plate et tout recommence. On part, on reste, on fonde une famille, on s’achète un chien, une voiture, un sac à main Louis Vuitton. On s’épanche, on s’étend, on s’étreint, on s’entrave. On fait ce qu’on peut.

Si je pouvais, je me rentrerais la tête dans l’écran tellement la forme du roman m’épuise et que ce texte-là, celui que j’ai dans le ventre et que j’aurais dû accoucher plus tôt, il y a un an déjà, ne sort pas. Certains jours, je me décourage et j’ai envie de rompre avec l’écriture. De le dire, c’est fini passons par d’autres chemins et alors là le faire tout à fait, passer à autre chose. Je ne sais pas si l’exil suffira à me réconcilier cette fois. Avec la plume, avec le roman que j’essaie d’écrire, avec les mots si difficiles à dire car ils sont miens, avec moi.

Filed under: Jelefaispourmoi

  1. Francois
    J'ai eu trente ans deux jours plus tard le 16 août, j'avoue que ça shake un peu ''le temple''! Au final, on aimerait que ça fasse rien,mais ça finit par atteindre par les bilans conscients et inconscients.