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Pâques sans chocolat

We know enough about our external life. The facts delude us. Everything that is seen from the outside is really a delusion.
I search for the revelation of these unknown secret selves, selves that we never articulate.
Anaïs Nin

Sortir de la ville, prendre le train pour Hvalsø, entrer dans les bois, prendre des routes sinueuses sur six kilomètres, marcher, marcher, marcher sur ma droite pour ne pas manquer l’indication qui devrait se trouver sur ma droite. Marcher un peu plus d’une heure pour ensuite ne plus marcher, pour ensuite m’asseoir et ne plus bouger. Pour quelques jours, m’arrêter. S’arrêter pour que cesse le vacarme. Ne plus parler, ne plus rien dire, ne plus entendre. Essayer comme faire se peut de faire taire toutes ces voix, tous ces bruits, ces agitations. Fermer les yeux. Fermer les yeux pour voir mieux, pour ne plus voir l’entourage, pour se dégager de tous ces pixels qui nous aliènent bien plus qu’ils nous divertissent. Pour quelques jours, ne plus voir ces corps qui dansent, ces cheveux qui poussent, ces jambes, ces bras, ces membres. Cesser de voir les gens pour accepter de les voir en soi.

Je sors de la ville pour faire une courte retraite Vipassana. Le Vipassana est l’une des plus anciennes formes de méditation selon la tradition bouddhique et c’est sous cet enseignement que je me suis ouverte à la spiritualité, il y a de cela quelques années. Il y a des centres de Vipassana partout dans le monde et j’ai beaucoup lu sur le sujet avant d’entreprendre ma première retraite silencieuse de dix jours. J’ai lu pour me rassurer, pour rassurer ma mère, mais surtout puisque d’où je viens, il est plus facile d’expliquer le spirituel par le rationnel que son contraire.

Or, il me faut admettre ne pas être très régulière dans mes pratiques, bien que je m’y sois remise assez sérieusement au cours des derniers mois. J’aimerais pouvoir dire que la méditation m’est facile, que je me sens zen et hyper connectée avec l’univers. I wish I could say that I can feel my true self deeply connected with the expanding universe every time I close my eyes. Mais non. It isn’t true. La vérité, c’est que très souvent je trouve difficile de respirer. Très souvent, il m’est insupportable de rester assise sans bouger pour aller à la rencontre de cette personne qu’après tout ce temps je devrais connaître : moi-même.

La vérité, c’est qu’il m’est beaucoup plus facile de prendre une selfie la bouche en coeur et de me dire : Tu es belle aujourd’hui. Il est beaucoup plus facile de me dire ces choses-là à la deuxième personne comme il m’est beaucoup plus facile d’écrire au Je dans mes carnets. L’écriture de mes carnets est pour moi un véritable travail d’introspection, mais il m’est aussi un lieu sûr, un endroit confortable. Le Vipassana est tout autre chose. Ma première retraite est sans doute l’expérience la plus difficile qu’il m’ait été de vivre à ce jour.

Faire taire ces voix qui nous viennent de l’extérieur. Faire taire cette voix au Je si réconfortante. Contempler le noble silence sur un fond bruyant qui est la vie, les peurs, les réminiscences. Observer les sensations. Soutenir le mal. Tourner le dos au monde pour, un instant, s’y retrouver.

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Joyeuses Pâques mes poussins.
Mes festivités se feront sans chocolat ni café. Elles se feront dans les bois les jambes croisées, de 4 am à 9 pm, avec des gens que je ne pourrai ni entendre ni même regarder. Mais je vous assure, c’est fou ce qu’on y voit…

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Ajout en date du 29 mars. 

Il n’est pas difficile que les gens se taisent. Ce n’est pas l’interdiction de parler, l’horaire du temps rigide, l’absence de communication externe ou d’un repas le soir, ni même le détachement forcé du téléphone cellulaire qui rend la retraite Vipassana si difficile. Lors de ces trêves hors du temps, le manque n’a plus pour moi ni la carrure d’un homme que j’ai aimé, ni l’odeur du café que j’ai dû cesser de boire. Le manque est dirigé par un autre état de conscience. The Awareness, call it what you want.

Je rentre de ma retraite de Vipassana, encore une fois si difficile. Si difficile. Les vertèbres en compote et le mental qui refuse de se taire alors que même les oiseaux ne chantent plus. Le mental qui vous dit dans quelles régions du corps vous avez mal. Le mental qui se le demande à coup de 100 fois la minute : Mais pourquoi tu fais ça ? Le mental pour vous le dire et vous le répéter comme ça ne sert pas l’intelligible d’écrire sur ces choses-là. On a en tête d’autres portraits lorsqu’on parle méditation et position du lotus.

On ne parlait pas trop dans la voiture. Il n’a même pas allumé la radio. On était deux inconnus lui et moi. En temps normal, on en aurait profiter pour faire connaissance je suppose. Mais ce soir, non. Il y a des mots qui ne s’évoquent que dans le silence. On s’est souris avant que je ne claque la porte et son regard me disait déjà beaucoup.

Hypersensible.

Hypersensible, j’arrête faire les courses sur le chemin du retour. Les gens se sont remis à parler. Il y a même un drôle de bruit de fond, de la musique peut-être. Les gens se sont mis à parler tous ensemble dans une langue que je suis pour une des rares fois bien heureuse de ne pas comprendre. L’écho, les bruits, la cacophonie… J’ai du mal à croire qu’ils s’écoutent et encore plus de mal à croire qu’ils arrivent à s’entendre.

Ce sera tout pour ce soir. Je vais méditer, puis dormir.

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